English

Le vrai coût de la non-conformité

Table des matières

3 117 procès

En 2025, 3 117 procès pour défaut d'accessibilité web ont été déposés devant les tribunaux fédéraux américains. 27 % de plus qu'en 2024. Pas des mises en demeure. Pas des recommandations. Des procès.

Et pour la première fois, ce n'est plus un phénomène américain. Le 28 juin 2025, l'EAA est devenue applicable dans toute l'Union européenne. Quatre mois plus tard, quatre enseignes françaises étaient assignées en justice. L'Italie menace d'amendes à 5 % du chiffre d'affaires. La Suède lance ses premières inspections e-commerce.

L'accessibilité numérique n'est plus un sujet technique réservé aux développeurs. C'est un risque juridique, un marché de 13 000 milliards de dollars que tu ignores, et pour ceux qui investissent, un levier de croissance documenté.

Cet article ne parle pas de code. Il parle d'argent.

Le paysage juridique : quatre continents, zéro refuge

États-Unis : la machine est lancée

Les États-Unis n'ont pas attendu 2025 pour poursuivre. Le ADA, voté en 1990, s'applique aux sites web depuis que les tribunaux ont étendu la notion de "place of public accommodation" aux services numériques.

Les chiffres parlent d'eux-mêmes :

Procès web fédéraux aux États-Unis (2023-2025)
AnnéeProcès web fédérauxÉvolution
20232 794—
20242 452− 12 %
20253 117+ 27 %

70 % des procès visent le e-commerce. Le coût moyen d'un règlement à l'amiable : 5 000 à 20 000 dollars pour une PME, jusqu'à 350 000 dollars pour un grand groupe. Et ce ne sont que les règlements. Pas les frais d'avocat, pas les audits de remédiation, pas l'image de marque.

New York et la Floride concentrent à elles seules plus de la moitié des dépôts. En 2026, le ADA Title II impose aux collectivités de plus de 50 000 habitants des sites conformes WCAG 2.1 AA avant le 24 avril. Après cette date, les avocats spécialisés auront un boulevard.

Europe : l'EAA change la donne

Depuis le 28 juin 2025, la directive européenne sur l'accessibilité s'applique dans les 27 États membres. Chaque pays transpose à sa manière, mais la direction est claire : des obligations, des contrôles et des sanctions.

  • Italie : avis de remédiation sous 90 jours. Passé ce délai, amendes jusqu'à 5 % du chiffre d'affaires annuel.
  • Suède : l'autorité des télécoms a ouvert ses premières inspections e-commerce fin 2025.
  • Pays-Bas : les entreprises qui n'ont pas déposé leur rapport de conformité seront auditées en priorité au printemps 2026.

Les sanctions maximales varient selon les pays, mais peuvent atteindre 3 millions d'euros, sans compter le retrait du produit ou du service du marché.

France : les premières assignations

La France a transposé l'EAA dans le code de la consommation. Le constat est brutal : seuls 3,4 % des sites de grandes entreprises respectent les obligations d'accessibilité numérique.

L'État n'est pas mieux loti. Selon l'Observatoire de l'accessibilité numérique, seules 16 démarches essentielles sur 244, soit 6,5 %, sont conformes au RGAA. L'objectif gouvernemental fixé en 2023 était pourtant clair : 100 % des démarches accessibles d'ici 2025. Côté collectivités, la cartographie 2025 publiée par la DINUM révèle que 95 % des 23 000 sites communaux obtiennent une note entre D et F, dont 60 % au niveau le plus bas.

Les sanctions, elles, sont bien réelles et elles se cumulent :

Secteur public (ARCOM) :

  • 50 000 € par manquement à l'accessibilité, renouvelable tous les 6 mois
  • 25 000 €/an pour absence de déclaration d'accessibilité ou de schéma pluriannuel

Secteur privé (code de la consommation, DGCCRF) :

  • 7 500 € par infraction constatée. Par page, par manquement
  • 15 000 € en cas de récidive
  • 25 000 € pour défaut de déclaration d'accessibilité
  • Astreintes journalières de 3 000 €, plafonnées à 300 000 €

Un site e-commerce de 50 pages non conformes ? Le calcul est vite fait.

Dans ce paysage, les premières poursuites n'ont rien de surprenant. En juillet 2025, deux associations, ApiDV et Droit Pluriel, soutenues par le collectif Intérêt à Agir, ont mis en demeure quatre géants de la grande distribution : Auchan, Carrefour, E. Leclerc et Picard Surgelés. Motif : discrimination numérique envers les 2 millions de personnes malvoyantes en France qui ne peuvent pas utiliser leurs sites pour faire leurs courses.

Face à l'absence de remédiation suffisante, les associations ont assigné les quatre enseignes en référé le 12 novembre 2025.

Le 5 mai 2026, le tribunal de Lille a rendu sa décision dans l'affaire Auchan. Le juge reconnaît que le site est inaccessible (impact fort ou majeur sur 13 des 19 rubriques), mais estime qu'Auchan E-Commerce France (182 M€ de CA en 2023, 144 M€ en 2024) n'atteint pas le seuil de 250 M€ prévu par l'article 47 de la loi de 2005. Les associations contestent cette interprétation : la directive EAA (2019/882), transposée à l'article L. 412-13 du Code de la consommation, impose l'accessibilité à toute entreprise e-commerce dépassant 2 M€ de CA. Les deux textes se complètent, le seuil de 250 M€ ne peut pas restreindre la portée de la directive européenne. L'affaire est en appel devant la cour d'appel de Douai. Les trois autres procédures (Carrefour, Picard, E.Leclerc) sont en attente d'audience.

L'EAA n'est pas un texte théorique. Des entreprises sont déjà devant un juge.

Asie : un mouvement plus lent, mais en marche

Le Japon a amendé sa loi anti-discrimination en avril 2024 pour rendre les accommodements raisonnables obligatoires dans le secteur privé, y compris numériques. Le texte ne prévoit pas encore de sanctions directes : les victimes doivent engager des poursuites individuelles. Et 40 % des personnes concernées ne connaissent même pas la loi.

C'est un retard, pas une exemption. Le mouvement mondial est enclenché.

Le piège des raccourcis

Face à ce paysage juridique, une industrie a flairé l'opportunité : les overlays d'accessibilité. Le principe : un script JavaScript qui promet de rendre n'importe quel site conforme en quelques lignes de code. Pas d'audit, pas de refonte, pas de formation. Juste un widget.

Le problème : ça ne marche pas. Et les tribunaux le savent.

En janvier 2025, la FTC américaine a condamné accessiBe, le leader du marché, à une amende de 1 million de dollars pour publicité mensongère. L'entreprise prétendait que son outil rendait automatiquement les sites conformes au WCAG 2.1 AA. La FTC a conclu que cette affirmation était fausse et a interdit à accessiBe de la répéter, sauf à fournir des preuves.

Son concurrent UserWay fait face à un recours collectif depuis juillet 2024. Le cas est édifiant : Bloomsybox, un site de livraison de fleurs, a installé l'overlay UserWay en 2023. Six mois plus tard, le site était poursuivi pour défaut d'accessibilité. L'overlay n'avait rien corrigé, mais il avait donné à l'entreprise un faux sentiment de conformité.

Le chiffre le plus parlant : au premier semestre 2025, 22,64 % des procès web pour défaut d'accessibilité visaient des sites qui avaient déjà un overlay installé. Près d'un procès sur quatre.

Un overlay, c'est un pansement sur une fracture ouverte. Le pansement coûte quelques centaines d'euros par an. La fracture, elle, finit devant un juge.

Le marché invisible

Les trois sections précédentes parlent de ce que tu perds. Celle-ci parle de ce que tu rates.

1,85 milliard de personnes dans le monde vivent avec un handicap. Plus d'habitants que la Chine. Leur revenu disponible cumulé : 1 900 milliards de dollars par an.

Mais ce chiffre ne raconte qu'une partie de l'histoire. Les personnes handicapées ne vivent pas en vase clos. Elles ont des conjoints, des enfants, des parents, des amis. Qui choisissent où dépenser en fonction de ce qui est accessible à leurs proches. En ajoutant ce cercle d'influence, tu atteins 3,4 milliards de personnes et 13 000 milliards de dollars de revenu disponible annuel, dont les décisions d'achat sont guidées par l'accessibilité. Presque la moitié de la planète.

Au Royaume-Uni, on appelle ça le Purple Pound : 274 milliards de livres sterling de pouvoir d'achat annuel. Aux États-Unis, les adultes handicapés en âge de travailler disposent de 490 milliards de dollars. Un segment comparable à celui de la population afro-américaine ou hispanique, que personne ne songerait à ignorer.

En France, 12 millions de personnes sont en situation de handicap. Deux millions d'entre elles sont malvoyantes. Ce sont les mêmes que celles qui ne peuvent pas faire leurs courses sur les sites d'Auchan, Carrefour, Leclerc ou Picard.

Et les autres

Le handicap permanent n'est que la partie émergée. Tu t'es déjà retrouvé en plein soleil à plisser les yeux sur ton téléphone ? Tu as déjà tenu un bébé d'un bras en essayant de remplir un formulaire de l'autre ? Tu as déjà regardé une vidéo dans un open space sans pouvoir mettre le son ?

Un bras dans le plâtre. Une migraine. Un environnement bruyant. Une connexion lente. Un écran trop petit. Le handicap situationnel touche tout le monde, tout le temps. Les sous-titres servent aux personnes sourdes ou malentendantes. Et à tous ceux qui regardent une vidéo dans le métro. Le contraste élevé aide les personnes malvoyantes. Et tous ceux qui travaillent en terrasse un jour de juillet.

Un site accessible n'est pas un site "pour les handicapés". C'est un site qui fonctionne pour tout le monde, y compris les clients que tu perds aujourd'hui sans le savoir.

Le ROI prouvé

Les chiffres qui suivent ne sont pas des projections. Ce sont des résultats mesurés.

Tesco (Royaume-Uni) : en 2001, la chaîne de supermarchés a investi 35 000 livres pour créer une version accessible de son site de courses en ligne, en partenariat avec le RNIB. Résultat : 13 millions de livres de revenus annuels générés par ce site. Un retour sur investissement de 37 000 %, documenté par le W3C. Et un détail que personne n'avait prévu : la majorité des utilisateurs du site accessible étaient des personnes voyantes qui le trouvaient plus simple à utiliser.

Accenture : deux études successives confirment le lien. En 2018, sur 140 entreprises, les leaders de l'inclusion du handicap affichaient 28% de revenus supplémentaires. En 2023, sur 346 entreprises, l'écart s'est creusé : 1,6 fois plus de revenus et 2,6 fois plus de résultat net que leurs pairs.

Forrester Research (2016) : chaque dollar investi en amélioration de l'expérience utilisateur, dont l'accessibilité est un pilier, rapporte 100 dollars.

Semrush (2025) : une étude menée avec AccessibilityChecker.org et BuiltWith, portant sur 10 000 sites, a mesuré une corrélation de +23 % de trafic organique chez les sites conformes aux standards d'accessibilité. Un écho direct à ce que je détaillais dans Trois factures, un seul code, zéro surcoût : les mêmes pratiques qui rendent un site accessible le rendent indexable.

Les bénéfices ne s'arrêtent pas au chiffre d'affaires. Un site accessible, c'est aussi moins de tickets de support et moins de frictions à la conversion.

Ce que tes clients voient

Les sections précédentes parlent de tribunaux, de marchés et de ROI. Celle-ci parle de confiance.

Selon l'Edelman Trust Barometer 2019, 81 % des consommateurs affirment avoir besoin de faire confiance à une marque avant d'acheter. Et les entreprises qui jouent le jeu le mesurent : les clients dont les valeurs s'alignent avec celles d'une marque sont 35 % plus susceptibles de la recommander.

L'accessibilité est un signal. Quand un site fonctionne pour un utilisateur aveugle, il dit quelque chose sur l'entreprise qui l'a construit. Quand un formulaire est utilisable d'une seule main, il dit quelque chose sur l'attention portée à chaque client. Quand une vidéo est sous-titrée, elle dit quelque chose sur qui est bienvenu et qui ne l'est pas.

Tes concurrents qui font ce travail ne le font pas par charité. Ils captent les clients que tu perds.

Et maintenant

Tu as les chiffres. 3 117 procès. 13 000 milliards de marché. Un ROI documenté à 37 000 %. Des amendes qui se cumulent. Des overlays qui aggravent le problème.

La question n'est plus "est-ce que je dois rendre mon site accessible". La question est "combien de temps je peux me permettre de ne pas le faire".

L'accessibilité n'est pas un coût. C'est le coût de ne pas la faire qui est exorbitant.

Sources